Que produit réellement un atelier ?

De l’expérience vécue à ce qui peut être compris, transmis et repris

Lucas Benavenuto · La KLE ·

Une scène est rejouée. Quelqu’un essaie une autre parole. Le groupe s’interroge sur ce qu’elle change, puis la rencontre se termine. Qu’en reste-t-il ? Une possibilité nouvelle, une compréhension partagée, une proposition, parfois une trace. Mais que pourra-t-on réellement en faire quelques jours ou quelques semaines plus tard ?

Cette question traverse mes recherches avec La KLE : les ateliers accueillis par Souveraineté en Action, les cours que j’anime et des échanges avec d’autres chercheurs et praticiens. Je m’intéresse à ce qui se transforme entre une expérience et sa reprise. Le résultat compte, tout comme le chemin par lequel une difficulté, un désaccord ou une idée deviennent matière à travailler ensemble.

Avec Mala, des scènes qui mettent les idées à l’épreuve

Magali Morlon, dite Mala, anime chez Souveraineté en Action des ateliers de théâtre-forum à distance, dans la filiation du Théâtre de l’Opprimé d’Augusto Boal. Elle accueille des situations, accompagne les interprètes, invite le public à intervenir et conduit les reprises. Certaines personnes jouent ; d’autres observent ou proposent par écrit une intervention que les interprètes pourront essayer. Pour ma part, j’ai contribué à des préparations et à la documentation de ces rencontres, puis à leur analyse en recherche-action.

La fiche SA « Préparer un essai de théâtre-forum » donne une première entrée pratique. Pour découvrir des références et exemples antérieurs à ces ateliers, on peut aussi consulter ma présentation de novembre 2025 sur le théâtre-forum et l’écologie du lien.

Au fil des séances, les difficultés se sont révélées aussi instructives que les solutions jouées. En mars, Mala propose d’intervenir par le chat, mais un signal échappe à son attention lorsqu’elle utilise son téléphone. Une place prévue dans le dispositif ne devient accessible que si les conditions permettent réellement de la prendre.

Le 16 avril, une tension qui nous concernait directement devient elle-même une scène : j’avais produit un document structuré à partir de situations vécues, tandis que Mala attendait une matière plus incarnée, avec des paroles et des interactions immédiatement jouables. Les reprises permettent aux participant·es d’explorer comment maintenir un désaccord, exprimer une frustration et questionner le travail de l’autre tout en laissant la conversation ouverte. Cette expérience m’a appris à mieux distinguer les besoins d’une préparation de jeu et ceux d’un document de transmission.

Le 14 mai, une autre scène porte sur le partage des tâches. À travers plusieurs reprises, les personnages passent de la possibilité de changer à la question de savoir comment s’y prendre. Certains participants voient une ouverture dans cette évolution ; d’autres remarquent que le changement est encore repoussé. La discussion progresse, tandis que la redistribution effective des responsabilités reste une autre question.

En juillet, une scène d’accueil apparemment fluide révèle l’effort d’improvisation ressenti par un interprète. Le public, les joueurs et la personne qui facilite peuvent donc vivre différemment une même reprise. Leurs regards méritent d’être entendus ensemble.

Quand une expérience déplace la recherche

Ce que je trouve fécond dans ces ateliers dépasse le moment où l’on joue. Une situation apporte un problème ; les interventions en déplacent la lecture ; les désaccords obligent à préciser la question. Les séances suivantes, les échanges et les restitutions permettent parfois de revenir sur ce qui avait été laissé en suspens.

Une continuité très concrète apparaît entre avril et mai. Le 30 avril, une scène sur la répartition des tâches avait été préparée, puis reportée après le travail sur une autre situation. Elle est effectivement jouée le 14 mai. Ce passage d’une séance à l’autre donne une nouvelle occasion d’éprouver la différence entre envisager un changement, l’essayer dans une fiction et l’accomplir dans l’organisation réelle.

La pratique d’animation évolue elle aussi. Le 2 juillet, Mala explique avoir privilégié une scène par atelier pour laisser davantage de place aux reprises du public. Ce choix est documenté. Son effet sur les apprentissages ou sur la participation à plus long terme reste une question à explorer.

Au 1er octobre, la discussion s’étend aux comptes rendus : à quoi servent-ils, qui les lit et que permettent-ils de reprendre ? Cette interrogation a aussi orienté notre travail documentaire. Des restitutions ont été approfondies pour retrouver les variantes réellement jouées, les objections et les limites des issues proposées. Une synthèse plus détaillée ouvre davantage de prises à la lecture ; son utilisation effective par d’autres reste à observer.

Voilà une boucle de recherche-action telle que je la rencontre ici : nous vivons une situation, nous confrontons les lectures, puis nous revenons à ce qui a été dit, essayé et contesté. L’analyse modifie nos questions, parfois nos supports ou nos façons de faire. Une nouvelle expérience vient ensuite éprouver cette compréhension. La boucle reste ouverte, portée par les personnes qui y contribuent et par leurs désaccords.

Quatre effets à distinguer

Pour comprendre ce que produit un atelier, je propose quatre questions complémentaires. Elles éclairent différentes dimensions d’une expérience, plutôt que les marches d’un parcours obligatoire.

Participation réelle. Qui a trouvé une place pour jouer, observer, écrire, proposer ou refuser un rôle ? Les conditions techniques et relationnelles ont-elles rendu ces possibilités accessibles ?

Production collective. Quelles scènes, formulations, propositions ou restitutions le groupe a-t-il créées ? Qui peut les comprendre et les retravailler ?

Clarification et apprentissage exprimé. Quelles nouvelles distinctions, reformulations ou objections sont apparues ? Le changement de regard peut se manifester dans les échanges, alors que les acquis individuels demandent des observations supplémentaires.

Capacité de reprise. Quelqu’un qui était absent peut-il retrouver l’expérience, comprendre ce qui a été tenté et poursuivre une action légitime ? La fiche SA « Préparer la reprise d’un atelier » aide à préparer cette étape.

Ces distinctions traversent les expériences précédentes. En mars, la participation dépend aussi des conditions concrètes d’accès au jeu. En mai, les reprises font émerger des propositions et précisent un désaccord : ouvrir la discussion suffit-il à changer la répartition des rôles ? En octobre, l’interrogation sur les comptes rendus déplace l’attention vers ce que d’autres pourront comprendre et reprendre.

Les traces permettent ainsi de reconnaître des participations, des productions et des clarifications. Une question reste ouverte : que deviennent ces apports lorsque des personnes tentent de les réutiliser après la rencontre ? Cette capacité de reprise demande encore une épreuve spécifique.

D’autres terrains pour travailler la même question

Dans mes enseignements à MBway et à IPAC, je retrouve une difficulté apparentée sous une autre forme. Un support pédagogique peut présenter toutes les notions nécessaires et laisser le sens d’une activité dans l’ombre. J’ai revu des exercices de master et de bachelor pour relier plus clairement une situation, le raisonnement proposé et la tâche attendue. Cela documente une transformation des supports. L’apprentissage des étudiants devra se lire dans leur capacité à expliquer, refaire ou transférer le raisonnement sur d’autres cas.

Avec Lionel Grenet, la recherche se joue dans la confrontation entre deux environnements de travail et leurs références. Une hypothèse sur l’ordre de certaines opérations a dû être précisée, puis corrigée à partir d’un contre-exemple. Des essais bornés sur un modèle simplifié ont aidé à comprendre cette correction. Ils ouvrent de nouvelles questions plutôt qu’une validation générale des outils.

Ces expériences sont différentes par leurs cadres, leurs acteurs et leurs finalités. Elles me ramènent pourtant à un même geste : accepter qu’une objection transforme notre lecture initiale, puis chercher comment la mettre à l’épreuve et la transmettre. L’enrichissement de la recherche tient aussi à ces rencontres, à leurs limites et aux contributions propres de chacun.

De la trace à la possibilité de reprendre

Une expérience peut laisser plusieurs traces : une scène, un témoignage, un compte rendu, une fiche de préparation, une analyse. Chacune a son usage. Les confondre revient à attendre d’un compte rendu qu’il fournisse une scène prête à jouer, ou d’une fiche qu’elle atteste à elle seule un apprentissage.

Dans un théâtre-forum, une restitution réduite à « le groupe a envisagé une meilleure communication » perd l’essentiel : quelle parole a été changée ? Qu’a-t-on réellement rejoué ? Qui a objecté ? Quelles difficultés sont restées ouvertes ? Ces détails permettent à une personne absente de comprendre la recherche en cours, de la discuter et éventuellement de s’en inspirer.

La fiche « Lire une synthèse ensemble » propose d’éprouver plusieurs lectures d’un même texte. « Documenter une rencontre pour qu’elle puisse être reprise » aide à conserver les propositions, décisions et responsabilités dans leurs bons registres.

Cette exigence vaut aussi pour nos outils. Lors d’un essai sur des situations fictives, des documents respectaient les rubriques prévues tout en laissant subsister des contradictions dans le récit. La structure facilite la recherche d’information ; la cohérence de l’ensemble et la lecture critique restent essentielles pour pouvoir agir à partir d’une trace.

La prochaine épreuve : que devient l’expérience après nous ?

La question la plus exigeante se situe peut-être après l’atelier, lorsque la mémoire des personnes présentes cesse de suffire. Une restitution peut être claire pour celles et ceux qui ont joué la scène tout en laissant un nouveau lecteur perplexe. Et une méthode si lourde à documenter qu’elle dépend toujours des mêmes personnes peut freiner sa circulation.

Je voudrais comparer deux restitutions d’une expérience : l’une issue de notre pratique habituelle, l’autre pensée pour faciliter la reprise. Une personne absente de l’atelier pourrait ensuite expliquer ce qu’elle comprend, les divergences qu’elle retrouve, ce qu’elle souhaiterait essayer et les informations qui lui manquent. Son retour nourrirait une nouvelle version de la ressource. Cette comparaison reste à réaliser.

Ce serait une manière de rapprocher la mémoire de son usage, et la recherche de ceux qui pourront la poursuivre. La richesse d’un atelier tient aux expériences qu’il rend possibles, aux questions qu’il déplace et aux capacités qui pourront se construire ensuite.

Une rencontre ouvre des possibilités. Les reprises, les désaccords et les usages qui suivent permettent d’en découvrir la portée.

Pour poursuivre la réflexion

Des ressources aux relations revient sur la trajectoire écologique et coopérative de La KLE.

La mémoire est une infrastructure politique approfondit les rapports entre transmission, responsabilité et pouvoir d’agir.

Enquêtes du Vivant ouvre d’autres pistes d’observation, d’enquête et de restitution.

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