Des ressources aux relations : ce que l’écologie nous apprend sur la coopération
Deux ans après notre première publication, une question continue de traverser nos travaux : comment transformer des ressources locales en activités durables, et que faut-il construire collectivement pour y parvenir ?
Lucas Benavenuto · La KLE ·
Deux ans après notre première publication, une question continue de traverser nos travaux : comment transformer des ressources locales en activités durables, et que faut-il construire collectivement pour y parvenir ?
Quand une ressource devient une question collective
Que faut-il pour transformer des déchets alimentaires en ressources utiles à un territoire ?
Identifier les matières disponibles, organiser leur collecte, maîtriser leur transformation et permettre le retour de la matière organique vers les sols. Chaque étape mobilise des connaissances techniques, des moyens matériels et une compréhension des cycles du vivant.
Imaginons maintenant qu’une commune, des habitants, une association et des agriculteurs souhaitent organiser cette valorisation ensemble.
Qui prend en charge la collecte ? Comment répartir les coûts et les responsabilités ? Comment ajuster les activités lorsqu’un partenaire change de priorité ? Qui saura maintenir l’organisation lorsqu’une personne se retire ?
La question écologique devient aussi une question d’organisation collective.
La transformation d’une ressource dépend de conditions étroitement liées : les propriétés de la matière, les infrastructures disponibles, les moyens économiques, les relations entre acteurs et leur capacité à décider ensemble.
Au printemps 2024, avant la structuration de La KLE, des pratiques de jardinage, de compostage et d’atelier avec les Brigades vertes à Clichy participaient déjà à ce cheminement. Ces photographies en gardent quelques traces situées.


Le 11 octobre 2024, notre première publication, consacrée à la transformation des déchets en ressources pour des territoires résilients, portait déjà cette vision systémique.
Deux ans plus tard, cette ambition reste entière. Notre recherche s’est progressivement concentrée sur une difficulté plus précise : comment passer d’une organisation cohérente dans sa conception à une organisation que les personnes concernées peuvent faire vivre, adapter et transmettre ?
Ce que le modèle révèle, ce que l’expérience éprouve
Nos premiers travaux exploraient différentes formes de régies territoriales : artisanales, locales, intercommunales ou hybrides. Nous désignons ici par régie territoriale une forme d’organisation envisagée pour coordonner des ressources, des activités et des responsabilités autour de besoins locaux partagés.
Ces modèles rendaient visibles les flux, les fonctions et les interdépendances d’un territoire. À la fin de 2024, ils constituaient principalement des hypothèses de structuration.
L’expérimentation introduit des exigences supplémentaires.
Une responsabilité dessinée sur un schéma doit trouver un acteur disposant du mandat, du temps et des moyens de l’assumer. Un partenariat demande des engagements explicites et des possibilités d’ajustement. Une activité doit couvrir ses coûts, y compris le temps consacré à la coordination.
Deux questions se sont alors précisées : comment comprendre une situation complexe ? Comment permettre aux personnes concernées de s’approprier cette compréhension pour agir ?
Elles nourrissent nos travaux sur la Méthodologie Synergique Adaptative (MSA), consacrée à la compréhension et à la structuration des situations, et la Méthode Éducative Synergique Adaptative (MESA), orientée vers l’apprentissage et l’appropriation. Leur articulation se précise au fil des expériences, des objections et des ajustements.
Car une méthode change de portée lorsque les personnes commencent à s’en saisir, à la discuter et à la confronter à leurs propres contraintes.
Une séance, sept clauses et une question laissée ouverte
Le 3 décembre 2025, un atelier de Souveraineté en Action, dispositif d’éducation populaire associé aux recherches de La KLE, proposait d’analyser collectivement un discours sur l’intelligence artificielle et l’automatisation du travail.
À partir d’un article de presse technologique, les participants ont interrogé les arguments économiques, les rapports de pouvoir et les conséquences sociales et écologiques de l’automatisation. Les échanges ont fait apparaître plusieurs enjeux : dépendance aux infrastructures numériques, impacts environnementaux, autonomie du jugement et qualité des relations humaines.
Puis la discussion s’est déplacée. Quels principes pourraient aider chacun à recevoir, examiner et utiliser les informations et les technologies avec davantage de discernement ?
La note de recherche-action restitue sept clauses d’anti-fragilité cognitive, formulées à partir des échanges oraux puis consignées dans mes notes. Elles abordent notamment l’attention portée aux sources, le droit de reconnaître ses incertitudes, la vigilance face aux biais et la transmission des connaissances.
Une séance d’analyse critique avait ainsi ouvert un travail de formulation de principes collectifs.
La rencontre a duré environ deux heures. Les formulations conservées s’appuient sur mes notes ; certaines étapes prévues ont été reportées.
Cette trace documente la matière élaborée pendant la rencontre. Elle ouvre surtout une autre enquête : que deviennent ces clauses ensuite ? Les personnes les reprennent-elles ? Les discutent-elles ailleurs ? S’en servent-elles pour examiner une nouvelle situation ?
Une production collective prend toute sa portée lorsqu’elle peut être retrouvée, discutée, transformée et réutilisée. L’atelier nous donne une première matière. Son devenir demande d’autres observations.
Le travail discret qui fait tenir une coopération
Les expériences collectives attirent souvent l’attention sur leurs moments visibles : une réunion, une décision, une proposition, un document produit. La continuité se joue aussi ailleurs.
Dans le temps consacré à reformuler un désaccord. Dans la personne qui rappelle une décision ancienne. Dans celle qui coordonne une tâche restée sans responsable. Dans l’effort nécessaire pour accueillir quelqu’un qui découvre le projet.
Ces activités demandent du temps, de l’attention et des compétences. Elles peuvent rester peu visibles alors qu’elles assurent une part essentielle du fonctionnement collectif.
Nos travaux nous ont conduits à examiner ces situations selon trois dimensions qui se répondent.
Lorsque des personnes cherchent à exprimer leurs désaccords, à préserver leurs limites ou à ajuster leur engagement, nous travaillons les conditions relationnelles de la coopération : l’écologie du lien.
Lorsque se posent les questions du mandat, de la décision et de la répartition des responsabilités, nous examinons sa dimension organisationnelle et politique : la politique du lien.
Lorsque l’expérience acquise doit circuler, être comprise et permettre à d’autres d’agir, nous travaillons les conditions de cette transmission : la pédagogie du lien.
Cette question de transmission résonne aussi avec un atelier antérieur à la structuration de La KLE, animé avec les Brigades vertes à Clichy au printemps 2024.

Ces dimensions éclairent aujourd’hui notre lecture des expériences menées dans Souveraineté en Action. Elles contribuent également aux travaux des Nourricières, espace expérimental consacré à l’écoute, à la clarification et au soin relationnel dans les collectifs.
Leur intérêt tient à la possibilité de rendre les difficultés plus intelligibles et de proposer des pistes d’action. Chaque nouveau terrain permet d’en éprouver la pertinence, les limites et les conditions d’usage.
Quand la mémoire devient une condition de coopération
Avec l’accumulation des expériences, une difficulté revient régulièrement.
Comment retrouver l’origine d’une proposition ? Comment savoir ce qui a été décidé, testé ou simplement envisagé ? Comment permettre à une personne nouvelle de comprendre le travail déjà accompli ?
La documentation apporte une partie de la réponse. Sa qualité d’organisation et son accessibilité déterminent ce qu’elle permet réellement de reprendre.
Une réunion peut produire un compte rendu précis, mais difficile à relier aux décisions précédentes. Plusieurs personnes peuvent conserver des versions différentes d’un même document. Une méthode peut être très détaillée et rester difficile à reprendre hors de son contexte initial.
Le défi consiste alors à organiser les connaissances de manière à soutenir leur circulation et leur réutilisation. C’est aussi dans cette direction qu’a évolué Nexus.
Présent dès les premières étapes de La KLE comme chantier d’assistance par intelligence artificielle, Nexus a progressivement intégré des exigences plus fortes de mémoire documentaire, de traçabilité des sources et d’organisation du travail. Les expériences collectives ont contribué à préciser ces exigences : conserver l’origine d’une information, retrouver le contexte d’une décision, distinguer les hypothèses des observations et faciliter la reprise d’une activité.
Ces fonctions font l’objet de développements et d’essais techniques. Leur utilité durable pour les collectifs devra être examinée à travers des usages situés.
Un critère guide cette exploration : une mémoire utile augmente la capacité des personnes à comprendre, à questionner et à poursuivre leur travail. Cela implique aussi de regarder son coût : le temps nécessaire pour documenter, vérifier, maintenir les informations et apprendre à utiliser les outils.
La mémoire devient alors un objet de recherche à la croisée de la gouvernance, de la pédagogie et de l’organisation du travail.
Revenir aux ressources et aux territoires
Ces questions nous ramènent aux enjeux écologiques qui ont nourri les premières recherches de La KLE.
Une régie territoriale doit organiser des flux matériels, répondre à des besoins locaux et produire des effets observables sur les ressources et les milieux. Son fonctionnement engage également des moyens économiques, des responsabilités institutionnelles et des connaissances pratiques.
Le compostage, les jardins, les sols vivants et la valorisation des ressources restent des terrains essentiels de notre réflexion. Les modèles de régies devront être confrontés aux ressources disponibles, aux besoins des habitants, aux coûts de coordination et aux capacités réelles des acteurs qui pourraient les porter.
À côté de ces pratiques, des rencontres visuelles et des gestes de plantation jalonnent aussi cette période.


Nos expérimentations sur la coopération, l’apprentissage et la mémoire contribuent à préparer cette confrontation. Elles permettent de préciser ce qu’il faudra observer : la répartition effective des tâches, les décisions prises, le temps mobilisé, les difficultés rencontrées, les connaissances transmises et les effets obtenus.
Deux ans après notre première publication, notre recherche conserve son ancrage écologique tout en affinant sa manière d’examiner les conditions de l’action.
Une initiative peut avancer grâce à l’engagement considérable de quelques personnes. Leur énergie permet souvent de franchir les premières étapes, d’organiser les rencontres et de faire exister des possibilités nouvelles.
La suite soulève une exigence supplémentaire : rendre les responsabilités partageables, les connaissances accessibles et les activités suffisamment compréhensibles pour être reprises.
C’est là que se situe notre prochaine épreuve.
Que reste-t-il d’une coopération lorsque celles et ceux qui la portent depuis le début passent le relais ?
Nous chercherons la réponse dans ce qui continue effectivement de fonctionner : les décisions que d’autres savent prendre, les activités qu’ils peuvent reprendre, les savoirs qu’ils transmettent et les ressources dont ils parviennent ensemble à prendre soin.
Ce carnet s’inscrit dans la collection « Carnets de La KLE — Comprendre, éprouver, transmettre ». Il articule des travaux historiques, des modèles exploratoires et des expériences documentées. Les observations établies, les hypothèses de recherche et les effets restant à évaluer conservent des statuts distincts.