La mémoire est une infrastructure politique

Comment les traces, les objections et les responsabilités influencent la capacité d’un collectif à comprendre et à reprendre l’action.

Lucas Benavenuto · La KLE ·

Quand on parle de mémoire collective, on pense d’abord aux documents : où sont les notes, quel compte rendu fait référence, qui se souvient de la décision prise ?

Ces questions reviennent constamment dans nos projets. Mais, au fil des mois, une autre s’est imposée : que devient une décision lorsque les personnes qui l’ont préparée ne sont plus disponibles pour l’expliquer ?

Dans un collectif, retrouver une information peut changer qui est en mesure de comprendre une situation, de discuter les choix faits, de reprendre une responsabilité ou de poursuivre une action. La mémoire donne des prises pour agir ; lorsqu’elle reste entre quelques mains, les autres continuent de dépendre de ceux qui savent.

C’est en cela qu’elle touche au pouvoir.

QUAND LE PASSÉ DEVIENT UNE AFFAIRE D’INTERPRÉTATION

À La KLE, notre cadre d’ingénierie et de recherche-action, plusieurs coopérations récentes nous ont confrontés à cette question.

Une relation avait commencé dans un cadre collectif. Quelques mois plus tard, elle reprenait par un autre chemin.

Très vite, différentes interprétations sont apparues : l’origine de la relation créait-elle une obligation durable de coordination ? Une provenance ? Un mandat partagé ? Une forme de propriété implicite sur la relation ?

Le désaccord aurait facilement pu devenir un conflit d’intentions.

Il a fallu revenir aux traces : mails, synthèses, personnes en copie, reformulations déjà demandées, chronologie des échanges.

Le retour aux traces a permis de mieux situer le désaccord.

Nous avons pu distinguer les faits documentés des attentes et des interprétations de chacun.

Nous avons alors pu poser des questions plus précises.

Au lieu de chercher qui avait « contourné » qui, il devenait possible de demander : quelles obligations produit réellement une introduction ? Quand une relation devient-elle commune ? Qui représente qui ? Qu’est-ce qui relève d’un mandat explicite, d’une attente implicite ou simplement d’une histoire partagée ?

Une mémoire partagée mérite de laisser une place aux récits divergents et aux objections.

Lorsque chacun peut revenir aux mêmes éléments, le désaccord peut enfin porter sur les règles, les responsabilités et les décisions à prendre.

UNE TRACE N’EST PAS ENCORE UNE VÉRITÉ

Un compte rendu peut contenir une proposition et être relu plus tard comme une décision.

Une hypothèse peut circuler jusqu’à devenir une caractéristique supposée du projet.

Dans une association imaginaire, une date simplement envisagée pour un atelier finit par être présentée comme définitivement arrêtée.

Une expérimentation prévue peut finir par être racontée comme si elle avait eu lieu.

Le glissement est parfois minuscule. Son effet ne l’est pas.

En reprenant les traces de Souveraineté en Action (SA), dispositif d’éducation populaire et d’expérimentation collective articulé aux travaux de La KLE, ainsi que celles d’autres ateliers et coopérations, nous avons retrouvé une abondante documentation. Mais une abondance de traces ne fait pas automatiquement une mémoire fiable.

Il a fallu distinguer ce qui avait eu lieu, ce qui avait été rapporté, proposé, testé, accepté ou restait à vérifier.

Ce travail de précision engage davantage que le classement des archives.

Il influence ce que le collectif pourra raconter de son histoire et les décisions qu’il estimera légitimes ensuite.

SE SOUVENIR PEUT ÉVITER DE RECRÉER

Une autre situation nous a conduits à revenir sur nos propres travaux. Une proposition d’espaces de parole et d’écoute aurait pu déboucher sur la création d’un groupe supplémentaire, avec ses réunions, ses règles et les personnes chargées de le faire vivre.

En reprenant l’histoire des Nourricières, un chantier de Souveraineté en Action consacré à l’écoute et au soin relationnel, nous avons retrouvé plusieurs questions déjà travaillées : comment accueillir une parole, prévenir des tensions, respecter le consentement ou distinguer l’accompagnement d’une décision collective ?

Le plus utile était alors de comprendre ce qui manquait réellement. Fallait-il créer un nouvel espace, renforcer une fonction existante ou mieux organiser le passage de relais entre les personnes ?

C’est l’un des intérêts d’une mémoire collective bien tenue. Elle évite de recommencer le même travail à chaque nouvelle proposition et rend visibles les acquis sur lesquels nous pouvons nous appuyer. Pour autant, une expérience ancienne garde son contexte : les besoins évoluent, les personnes changent, et une solution écartée hier peut devenir pertinente demain.

Se souvenir devrait nous aider à faire des choix plus éclairés, y compris lorsque nous décidons de prendre une autre direction.

QUI PEUT REPRENDRE ?

C’est peut-être le point qui me préoccupe le plus aujourd’hui. Une décision peut être parfaitement documentée et rester, malgré tout, dépendante d’une seule personne. Si, six mois plus tard, elle est la seule à pouvoir expliquer les raisons du choix, les objections formulées et la suite du travail, le pouvoir de reprendre reste concentré entre ses mains.

Nous avons vu des décisions devenir difficiles à interpréter en quelques semaines, et des chantiers ralentir lorsque la personne qui en connaissait toute l’histoire était moins disponible. D’autres reprises ont mieux fonctionné parce qu’un nouvel arrivant retrouvait un cadre suffisamment clair pour comprendre sa responsabilité et ses limites.

J’aimerais que quelqu’un qui n’était pas présent puisse retrouver les raisons d’une décision, identifier les personnes qui l’ont prise, comprendre ce qui reste ouvert à la discussion et, si nécessaire, dire : « Je ne suis pas d’accord avec ce qui a été décidé, mais je comprends comment nous en sommes arrivés là. »

Cette possibilité touche à la souveraineté. Elle rejoint aussi la subsidiarité : les personnes les plus proches d’une situation doivent pouvoir agir lorsqu’elles disposent d’un mandat clair, des informations et des moyens nécessaires. Si les conséquences dépassent leur responsabilité, elles doivent pouvoir trouver un relais sans perdre toute prise sur la suite.

LA MÉMOIRE NE DOIT PAS TOUT GARDER

À force de vouloir garder la trace de chaque étape, nous pouvons finir par consacrer davantage de temps à la documentation qu’au travail collectif. Les index, les comptes rendus et les différentes versions sont utiles, mais il faut aussi les écrire, les retrouver et les tenir à jour.

Je me demande donc ce qu’il est vraiment nécessaire de conserver pour qu’une autre personne puisse reprendre un chantier. Une remarque que m’a faite un jour Benjamin Desportes rejoint cette préoccupation : l’information utile doit circuler depuis le travail réel jusqu’aux décisions, puis revenir vers le terrain.

Dans nos propres dispositifs, cette circulation demande encore des ajustements. Une documentation qui réclame trop d’entretien peut devenir un obstacle. À l’inverse, lorsqu’elle permet à quelqu’un de prendre le relais sans passer des semaines à reconstituer l’histoire, elle remplit déjà une fonction précieuse.

C’est à l’usage que nous devons juger de sa juste mesure.

QUAND L’IA ENTRE DANS LA MÉMOIRE

L’IA rend le problème plus aigu.

Un modèle peut résumer mille pages rapidement. Il peut aussi transformer silencieusement le statut de ce qu’il résume.

Une hypothèse apparaît dans plusieurs documents.

Une synthèse la reformule.

Une autre IA lit cette synthèse.

Puis un nouvel agent répond :

« Le projet fonctionne ainsi. »

De résumé en résumé, une possibilité vient d’acquérir l’apparence d’un fait établi.

C’est l’une des raisons pour lesquelles Nexus, notre chantier d’outillage et d’architecture d’IA mené parallèlement aux premières recherches de La KLE, a progressivement intégré des exigences plus explicites de mémoire et de gouvernance.

Relier et reformuler ne suffisait plus. Il fallait aussi distinguer source, interprétation, décision, provenance, version, niveau de confiance, autorité humaine et droit de propagation.

La valeur de tout ce travail reste à vérifier dans les usages.

Il faut regarder ce qu’il change pour les personnes concernées :

est-ce que quelqu’un comprend, reprend, décide ou transmet mieux grâce à cette infrastructure ?

Lorsque la complexité finit par ralentir le travail, il faut savoir simplifier.

QUI GOUVERNE CE DONT NOUS NOUS SOUVENONS ?

Quand nous parlons de gouvernance, nous pensons d’abord aux décisions : qui propose, qui discute, qui tranche ? Une partie de ces choix se joue pourtant bien avant la réunion suivante, dans les traces que nous aurons laissées.

Certains documents seront faciles à retrouver, d’autres resteront enfouis. Une objection pourra être conservée ou oubliée. L’auteur d’une idée sera cité, tandis qu’une expérimentation encore incertaine risque d’être racontée comme une réussite. Tout cela façonne la manière dont un collectif comprend son histoire et envisage ce qu’il peut faire ensuite.

C’est pourquoi la mémoire me semble être une infrastructure politique. Elle participe à la répartition du pouvoir de comprendre, de discuter et de reprendre l’action. Pour jouer ce rôle, elle doit être assez accessible pour servir au quotidien, assez précise pour permettre la vérification, et assez ouverte pour accueillir les corrections.

Dans le dernier article de notre précédente série sur la souveraineté en action, nous nous demandions à quelles conditions une initiative pouvait continuer à vivre lorsque ses premiers porteurs passaient le relais. Cette nouvelle série, « Les infrastructures de la capacité d’agir », part de cette question pour examiner ce qui rend une telle continuité possible.

Un terrain inattendu permet de la regarder de très près : les communautés de jeux vidéo en ligne. Quand un éditeur cesse d’exploiter un jeu, le monde dans lequel les joueurs se retrouvaient peut disparaître avec ses serveurs. Certaines communautés essaient alors de le faire revivre. Elles doivent retrouver des connaissances, reconstruire des outils, répartir le travail et s’accorder sur les règles qui leur permettront de continuer ensemble.

Le prochain article, « Ce que les communautés de joueurs nous apprennent sur la capacité de reprise », explorera notamment le cas de Dragon’s Dogma Online, avec No Man’s Sky comme point de comparaison. Nous y retrouverons les questions de mémoire et de transmission, mais aussi celle de la subsidiarité : que peut reprendre chaque groupe par lui-même, et que faut-il organiser en commun pour que l’ensemble tienne ?

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